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Portfolio

Ron Marz, scénariste
Les visuels et illustrations sont © leurs auteurs respectifs.

La Mort et les super-héros : l’impossible repos du guerrier

LE sujet traînait dans un coin de ma tête depuis un moment déjà. Depuis trop longtemps visiblement puisque je me suis fait rattraper par l’actualité. Mais lorsqu’elle s’exprime par la voix de Ron Marz, scénariste actuel de Witchblade, pourquoi ne pas relayer et poursuivre la réflexion sur la place et l’impact de la mort dans les comics de super-héros ?

+ Bien sûr, la mort d’un personnage majeur est un moyen de renouveler l’intérêt du lectorat. Comme le mariage dans les soap opera (il existe encore des soap à la télé ?) remobilise une audience assoupie. Cela assure également une bonne couverture de l’événement auprès des médias à grande audience qui, la plupart du temps, n’ont absolument aucune idée de ce qu’il peut se passer dans les comics (à moins qu’un personnage gay fasse son coming out à Riverdale ou Gotham). Je crains qu’à force le comics ne devienne la victime d’un effet de mode pour le grand public, genre « Qui sera le prochain à mourrir ? ». Mais, là encore, ce n’est pas ce que je déplore le plus.

Watchmen : la mort du Comédien {JPEG}Mon problème est que cette mort temporaire de nos héros décridibilise les histoires que nous racontons, en supprimant purement et simplement l’ultime événement tragique d’un récit. Si Romeo et Juliette s’étaient simplement rendus dans les Fosses de Lazarus ( [2]) pour en ressortir indemnes et mener une vie heureuse par la suite, l’histoire n’aura plus vraiment grand chose à voir avec l’originale, pas vrai ? Watchmen n’aurait pas le quart de son intérêt si « tout cela n’était qu’un rêve » et que c’était un Réplicant [3] du Comédien qui se faisait balancer par la fenêtre.

En tant que scénariste et lecteur, je ne suis pas à l’aise avec l’aspect assez informel avec laquelle la vie et la mort sont traitées. Nos récits semblent réduits à des histoires d’Itchy et Scratchy dans lesquelles héros et criminels se mutilent et se massacrent, pour revenir sans une égratignure dans l’épisode suivant. L’insignifiance de la mort réduit l’importance des destinées dont nous sommes les chroniqueurs.

Martian Manhunter - par Alex Ross {JPEG}Bien sûr, le contre-argument serait de dire que la mort et la résurrection sont maintenant monnaie courante et qu’il serait temps de s’y faire. À l’enterrement de J’onn J’onzz (le Martian Manhunter de la Ligue des Justiciers de DC) lors de l’arc “Final Crisis”, Superman dit : “Il nous manquera à tous. Prions tous pour sa résurrection.” Je suppose que c’est une manière de surmonter le deuil, de ne même pas prétendre qu’il puisse exister une permanence à la mort, ou encore des conséquences durables. Mais alors, ce n’est pas vraiment la mort, juste une absence prolongée.

Dans cette même colonne, il y a deux semaines, j’évoquais les procédés qui permettaient au lecteur de s’identifier et de se sentir concerné par les personnages dont il suit les aventures. Présenter la mort comme une étape à peine temporaire nous rend dès lors la tâche beaucoup plus compliquée. Pourquoi les lecteurs devraient-ils s’impliquer émotionnellement si la mort n’est pas une fin en soi, mais simplement une ouverture vers un chapitre qui sera suivi d’un autre, puis d’un autre encore ?


Notes

[2] Lazarus Pit : Localisations fictives de l’univers DC qui permettent à ses utilisateurs de ressusciter ou de restaurer leur force.

[3] Live Model Decoy en VO



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